The Divine Economy
8 juillet 2022. Japon, ville de Nara. En pleine campagne électorale, le président sortant Shinzo Abe reçoit deux balles dans le corps. Durant son interrogatoire, son assassin présumé, Tetsuya Yamagami, révèle les motifs qui ont guidé son geste. Il s’en est pris au dirigeant pour lui faire payer ses liens supposés avec l’Église de l’Unification coréenne, une structure évangélique, considérée comme une secte par de nombreux observatoires, qui se distingue par des stratégies agressives de recrutement de fidèles et de ressources.
L’histoire de Tetsuya Yamagami est importante à plus d’un titre. Elle offre l’exemple de ce qui peut advenir lorsque les religions faillissent à leur mission et abusent de leur pouvoir. Mais elle indique aussi à quels ressorts les religions doivent leur succès. Parce qu’elles ont le pouvoir de faire naître et vivre des communautés, les religions touchent à nos aspirations les plus hautes, et à nos réels points de faiblesse.
Pour le meilleur ou pour le pire, nous n’en avons pas fini avec les religions. Elles viennent du fond des âges et continueront à faire l’histoire. The Divine Economy. How Religions Compete for Wealth, Power, and People, de Paul Seabright, cherche à comprendre d’où elles tirent ce pouvoir passé, et pourquoi elles s’adaptent si bien à notre ère présente.
Alors que le modèle économique et social sur lequel nous nous appuyons est en proie aux crises et à l’incertitude, il nous semble judicieux de puiser une inspiration auprès d’organisations millénaires. Orson en a tiré quelques enseignements, qu’il propose de partager. Le premier est un élément de contexte, le deuxième une leçon d’entrepreneuriat, le troisième un puissant idéal.
Enseignement numéro 1 : Les religions sont là pour rester
Aux États-Unis, en 2016, la totalité des revenus des organisations religieuses représentaient davantage que celle des revenus de Microsoft et d’Apple combinés. Elle constituait aussi 60% des revenus de l’industrie des médias et du divertissement, et la moitié des recettes du secteur de la restauration. Force est de constater que les structures religieuses savent parler au plus grand nombre ; attirer des fidèles, des ressources, et du pouvoir.
Nous pouvons ainsi envisager les religions comme des structures qui s’adressent à des agents économiques rationnels. Les prémisses d’une telle analyse sont déjà posées au livre V des Recherches sur les causes et la nature de la richesse des nations (1776), où Adam Smith souligne la compétitivité des mouvements religieux méthodistes, luthériens, calvinistes, qui prospèrent à l’écart du monopole des églises anglicane et catholique instituées, en se livrant bataille avec les outils de la persuasion. Le penseur plaide pour une autonomie de la sphère religieuse, et avance que la saine concurrence des cultes, basée sur un marché ouvert et non faussé, doit conduire à l’amélioration progressive de ceux-ci.
Loin de tout européocentrisme, en faisant fond sur des données plutôt qu’un imaginaire décliniste, Paul Seabright établit la vitalité du phénomène religieux à l’échelle de la planète. La World Religion Database, administrée par l’université de Boston à partir de recensements effectués depuis 1900, et la Word Values Survey, qui réalise des enquêtes depuis 1981, permettent d’établir deux faits importants.
En premier lieu, s’il est vrai que l’athéisme et l’agnosticisme semblent s’être propagés jusqu’à la fin des années 60, passant de 7% de la population mondiale en 1950 à 20% en 1970, ils sont en recul depuis cette date, et s’établissent à 11% de la population mondiale depuis 2020.
En second lieu, le niveau de religiosité dans le monde est stable depuis quarante ans, avec de fortes disparités territoriales. Plus de 70% des Africains ou des habitants d’Amérique latine déclarent que la religion est très importante à leurs yeux, contre seulement 25% des Européens.
Le principal facteur explicatif des évolutions constatées est démographique. L’islam représentait en 1900 12,4% de la population mondiale, il compte aujourd’hui 24,4% de fidèles. Dans le même temps, le christianisme est passé de 34,5% de croyants à 32% aujourd’hui. Alors que le christianisme était concentré dans des zones densément peuplées, qui avaient fait leur transition démographique, l’islam était implanté dans des aires du globe où celle-ci était à venir. L’essor puis le recul de l’athéisme, la stabilité du christianisme, le développement de l’islam, s’expliquent davantage par des logiques systémiques que par la propagande idéologique. Les communautés religieuses sont des structures stables, qui savent s’organiser sur le temps long.
Un autre fait déterminant pour l’avenir du fait religieux est lié à notre entrée dans une ère de convergence démographique, avec un taux de fécondité inférieur au seuil de remplacement de 2,1 enfants par femme dans de très nombreux pays. Cette évolution concerne autant les pays athées, comme la Chine depuis la politique de l’enfant unique, que des pays imprégnés de religiosité, tels l’Iran. Sans se séculariser, ce pays a vu le taux de fertilité de sa population chuter de façon spectaculaire, dès lors que les femmes ont eu accès à l’instruction et à l’emploi. L’hégémonie des religions s’est longtemps expliquée par leur capacité de conquête. Au XIXe et au XXe siècle, elle a eu pour fondement la croissance de la population. Mais la stagnation démographique qui se profile ouvre une nouvelle époque, où la concurrence entre les confessions sera décisive.
La stabilité apparente du christianisme est à cet égard instructive. Les églises officielles, protestante ou catholique, ont reculé au profit de structures décentralisées et charismatiques, évangéliques ou pentecôtistes. Un tel changement a permis de compenser les effets des projections démographiques. Sur la base des statistiques disponibles en 1900, le christianisme aurait dû compter 26% de croyants en 2020, contre ses 32% actuels. L’hindouisme, quant à lui, semble également se renouveler pour s’adapter au XXIe siècle. Le Bharatiya Janata Party (BJP) du président indien Narendra Modi s’appuie sur le système religieux traditionnel comme sur un atout à même d’étayer un projet de gouvernement. Il s’offre du même coup l’accès à une communauté assez énergique pour irriguer de sa vitalité de vastes campagnes électorales.
Pour comprendre le renouvellement auquel nous assistons, il faut s’intéresser de plus près au terrain sur lequel les religions se livrent leur bataille. On découvre alors que la concurrence sur le marché des religions est une concurrence de plateformes, et ce depuis bien longtemps.
Enseignement numéro 2 : Les religions sont des plateformes
L’hindouisme se propage sous une version New Age dans l’espace occidental, et sous une forme sociale dans le sous-continent indien. Les prêtres évangéliques roulent en Mercedes et deviennent CEO, comme le millionnaire Franklin Graham. Les mouvements islamiques communiquent sur les réseaux sociaux. Tout cela se déduit logiquement du fait que les religions comptent parmi les plateformes majeures du monde actuel. Ce concept a beau sembler récent, sa réalité est bien antérieure à l’apparition des technologies de communication les plus récentes, et les religions en constituent peut-être l’archétype.
Comme Facebook, Amazon, ou Blablacar, une religion est une structure de mise en relation. De telles structures, explique Paul Seabright, compensent leurs coûts de fonctionnement par l’appropriation d’une partie de la valeur qu’elles permettent de créer. Cette mise en relation s’opère au moyen d’un ensemble de nœuds, ou carrefours où se déroulent indissolublement la vie sociale, économique et spirituelle des fidèles. De même qu’Airbnb ne saurait se réduire à un espace de transaction, et permet la rencontre entre des hôtes et des voyageurs, le partage d’expériences marquantes ; une synagogue, une mosquée, ou un temple hindou sont voués au salut spirituel, tout en donnant simultanément la possibilité de rencontrer des acteurs de la vie locale, de solliciter leur protection, de faire des affaires, bref, de vivre l’ensemble des dimensions de sa vie.
Une plateforme religieuse offre ainsi toujours un bouquet de services à la fois matériels et spirituels, de prime abord gratuit, qui se finance grâce à des contributions plus ou moins directes. L’aumône (zakat), assortie de dotations volontaires de prestige (waqf), permet à la communauté rassemblée autour d’une mosquée de bénéficier d’une protection sociale élémentaire, et de prémunir ses membres les plus fragiles de la pauvreté en leur livrant accès aux soins de base. Historiquement, la synagogue opère une rupture par rapport aux temples traditionnels. Elle rompt de façon précoce avec les rites sacrificiels et ajoute, à sa fonction nominale de lieu de culte, la distribution d’une instruction de haut niveau au plus grand nombre.
Par leur inventivité, les plateformes religieuses sont passées maîtresses dans l’art de générer des flux, et dans celui d’en tirer profit. Le rapprochement actuel entre le pouvoir politique et les puissances spirituelles s’explique de cette façon. Même si Paul Seabright met en garde les plateformes religieuses contre le péril de la compromission politique, en évoquant notamment l’exemple du franquisme et la déchristianisation subséquente de l’Espagne, force est de constater que les religions s’engagent de plus en plus, tout autour du globe, dans des logiques d’alliance avec les pouvoirs publics, et esquissent des formes de coopération qui ne vont pas sans rappeler celle des géants du web, Meta, X ou Telegram pour ne citer qu’eux.
La capacité des plateformes religieuses à tirer richesse et influence d’une activité tournée vers les plus démunis s’appuie aussi sur une connaissance approfondie des besoins de chaque membre de la communauté. À l’ère de la data et de l’IA, les plateformes ont la possibilité de scruter les préférences de leurs fidèles. Mais le succès des plateformes religieuses atteste la sophistication d’un savoir-faire pluriséculaire en ce domaine. Paul Seabright évoque le cas de Grace, jeune femme qui vend des bouteilles d’eau sur les carrefours d’Accra, au Ghana. 12% des revenus qu’elle accumule péniblement au cours des jours ouvrés sont reversés à sa paroisse le dimanche. En échange, Grace est récompensée. Peut-être mieux qu’elle, l’église sait que la stratification sociale de son pays la maltraite, et voit qu’elle a besoin de se sentir utile pour retrouver sa dignité. Aussi le pasteur est-il attentif à lui accorder de la reconnaissance, et à lui confier des missions. Grace se charge de l’accueil des paroissiens, et participe gratuitement à l’enseignement de l’école du dimanche. Elle bénéficie de l’organisation tout en lui étant utile. Elle recueille aussi des avantages implicites. La recherche montre que les communautés religieuses sont de redoutables plateformes de rencontre, qui appliquent très bien le principe énoncé par Richard Serra : if something is free you are the product.
Parce qu’elles se sont familiarisées depuis des siècles avec les ressorts indirects de la création de valeur, et qu’elles connaissent parfaitement les besoins de leurs fidèles, les plateformes religieuses prospèrent ainsi au sein d’une époque en proie aux changements et aux défis de la connectivité.
Enseignement numéro 3 : Les plateformes ont le sens de la communauté
La recherche du bien commun, l’édification d’une culture durable, le souci du sens caractérisent les projets religieux qui transcendent le court terme. À la différence des États, qui incarnent le principe de contrainte, ou du marché, qui pousse à l’atomisation, les religions font vivre l’utopie de la communauté.
En 750 après Jésus-Christ, l’Église catholique romaine possède un tiers des terres agricoles de l’Europe entière. Loin de la frugalité des premiers chrétiens ! Un mouvement d’accumulation similaire est documenté dans d’autres religions, et semble avoir été au cœur de la plupart des cultes inventés au cours de la période dite « axiale ». Ces diverses religions (judaïsme, zoroastrisme, confucianisme, hindouisme, bouddhisme) proposent plus que de nouveaux dogmes ou de nouvelles divinités : une verticale de vie unifiée, accompagnant l’individu de la naissance à la mort et au-delà. L’Église offre ainsi aux patriciens romains hantés par l’angoisse du déclin une possibilité de contribuer par leurs richesses à un projet voué à traverser les âges. Au début du XXe siècle, une entreprise française liée à l’automobile comprend elle aussi que son produit peut recouvrir tout un mode de vie, à condition d’en bâtir l’écosystème. En 1900, elle lance donc un célèbre guide gastronomique, et en 1926 ses immortels guides de voyage. Des observateurs nous le disent : l’économie de plateforme suppose des relations symbiotiques entre éléments disparates, voués à croître ensemble. Sa croissance fait fond sur la mutualisation.
Les religions ont aussi une capacité d’inspiration, qui anime des cultures vivantes. Celles-ci passent par l’adoption de traits d’union entre la terre et le ciel, la vision à long terme et la situation présente, autrement dit les rituels. Le business a déjà beaucoup appris des religions. Il a ses cérémonies, ses forums économiques, ses compétitions sportives, ses foires d’art contemporain, ses semaines de la mode. Il trouve aussi une eschatologie dans le désastre climatique à éviter. Disons que les rites rendent deux services principaux. Ils fonctionnent comme un filtre, permettant de contrôler l’inclusion des membres dans la communauté et de l’assortir de contreparties. Ensuite, ils rendent patients. En attendant le salut, ils donnent quelque chose à faire. Telle était la proposition de Pascal. Puisque la grâce n’est pas de notre ressort, nous pouvons nous concentrer sur la mécanique, huiler la machine, ne pas nous épargner la moindre génuflexion, en évitant de nous adonner à une oisiveté nuisible. Culture is behavior.
Le dernier point est celui du sens. Les religions sont une affaire de vision. Adam Smith le fait remarquer avec autant de malice que d’à-propos : elles préparent les gens à être non d’honnêtes citoyens en ce monde, mais des humains prêts à vivre la vie future. À l’ère de l’IA, des bullshit jobs et du retour de la guerre, il faut puiser dans cette capacité à enchanter, et donner à chacun une mission qui lui permette de se réaliser entièrement. Les marques investissent ce terrain pour bâtir leurs communautés. Un fabricant de vêtements techniques vend des équipements tout en encourageant ses clients à réparer leurs pièces au lieu de les remplacer, et en mettant en place des programmes de recyclage. Il reverse aussi une partie de ses revenus à des organisations environnementales. Choisir cette marque, c’est œuvrer pour la cause, s’inscrire dans une temporalité qui dépasse celle de l’achat.
De la même manière, les acteurs du luxe qui tirent leur épingle du jeu dans la crise actuelle ne sont pas des suiveurs, mais imposent leurs perceptions. À une économie fondée sur la pulsion et la consommation, ils préfèrent l’élaboration d’un mythe assorti de rituels sélectifs. Lorsque Paul Seabright se demande comment les religions réussissent si bien à répondre aux besoins des gens, pourtant souvent si difficiles à satisfaire, il insiste sur le fait que les humains s’épanouissent dans des activités qui ont une dimension collective. « Les plateformes religieuses, écrit-il, savent justement créer des communautés qui relient nos vies à cette dimension. »
***La « Divine Economy » de Paul Seabright éclaire la pérennité des religions en tant que plateformes, capables d’unir, de donner du sens et de répondre aux besoins de leurs communautés à une époque marquée par l’incertitude.
Les trajectoires millénaires des religions illustrent la prospérité du modèle des plateformes. Les dirigeants gagneraient à s’inspirer de leur aptitude à diffuser des rites, forger des récits et structurer la vie collective, dans l’optique de construire de véritables communautés. Pour ce faire, stratégies souples, intégration vaste et partage de la valeur sont autant de manières d’en inventer le corollaire matériel.
À l’ère de la polarisation, ce modèle semble être le plus à même de construire une croissance durable, de surmonter les clivages sociaux, et de transcender les intérêts immédiats.
L’art d’enchanter le monde.
